MEMRI    Middle East Media Research Institute

Dépêche spéciale n° 1963

 

Le numéro d'un hebdomadaire populaire interdit en Algérie, en raison d'un article sur la révolte berbère de 2001

Le 9 mai 2008, le journal en ligne Le Matin reproduit un communiqué de presse de Reporters sans frontières affirmant que le gouvernement algérien a interdit la diffusion de l'hebdomadaire Jeune Afrique le 4 mai 2008 en Algérie. Bien que le gouvernement ne se soit pas expliqué sur cette décision, c'est, d'après Reporters sans frontières, un article de Farid Alilat intitulé "Le grand malaise" qui serait cause de l'offense au gouvernement: l'article porte sur l'assassinat, par les forces de police, de 126 manifestants berbères civils dans la région de Kabylie en 2001 - événements connus sous le nom de "Printemps noir". Les manifestations du Printemps noir avaient été déclenchées par l'assassinat du lycéen Massinissa Guermah par les forces de police. Les turbulences s'étaient alors rapidement propagées dans toute la Kabylie, les manifestants exigeant que la Police rende des comptes, le respect des droits civils des Berbères et la reconnaissance officielle de la langue berbère (tamazight). (1)

En réaction à l'interdiction de diffusion du magazine, Jeune Afrique a affiché l'article sur la section gratuite de son site. Extrait :

"Elle, emmitouflée dans sa robe traditionnelle kabyle, le visage creusé par les rides, les yeux rougis pour avoir trop longtemps pleuré la perte de son enfant, serre le portrait de celui-ci contre son cœur. Lui, le visage également strié par le temps, le corps aussi sec qu’un vieil olivier décharné, a le regard perdu dans le vide. Pour Djohra et Ahcène, comme pour toute la famille Irchène, la vie a suspendu son cours le vendredi 27 avril 2001, à 15 h 30 exactement. Ce jour-là, leur fils Kamel, 27 ans, qui manifeste aux côtés d’une centaine de jeunes devant la gendarmerie d’Azazga, à 35 km à l’est de Tizi-Ouzou, est atteint de deux balles, l’une au thorax, l’autre au bras gauche. Peu de temps avant de succomber à ses blessures, Kamel aura eu le temps d’inscrire avec son propre sang le mot « liberté » sur le mur gris d’un café de la ville. Recouvert de Plexiglas, le graffiti est devenu, depuis, le symbole de la révolte qui a embrasé la Kabylie durant le printemps 2001.

 
La famille Irchène cherche toujours des réponses à ses interrogations. Qui a tué Kamel ? Où peut se trouver son assassin ? Qu’attend la justice pour instruire le dossier qui traîne depuis des années sur le bureau du juge d’instruction d’Azazga ? « Depuis ce funeste vendredi, nous refusons de faire notre deuil, soupire son frère Ahmed. Comment voulez-vous que nos cœurs s’apaisent quand on sait que son assassin est libre ? Les autorités nous ont donné de l’argent et même proposé du travail. Ne savent-elles pas que seule la justice est en mesure d’atténuer notre douleur ? »

Sept années après les émeutes qui ont mis la région à feu et à sang, et coûté la vie à 126 personnes, les familles en sont encore à réclamer justice pour leurs morts. À l’exception du meurtrier du jeune Massinissa Guermah, tué le 18 avril 2001 dans les locaux de la gendarmerie de Beni-Douala, aucun autre membre des forces de sécurité mis en cause n’a été inquiété. Bien sûr, certains gendarmes ont été relevés de leurs fonctions, d’autres ont été mutés. Pourtant, assure Belaid Abrika, porte-parole des archs (comités de villes et de villages représentant la population), (2) l’État s’est formellement engagé à faire la lumière sur ces tragiques événements. « Les preuves et les témoins ne manquent pas pour les confondre, précise-t-il. Nous avons formellement identifié une vingtaine de tueurs. Des témoins et des blessés se sont présentés devant le juge d’instruction pour livrer les noms et les signalements des gendarmes qui ont fait feu. Mais, à ce jour, aucune confrontation n’a eu lieu. Pourquoi ? » « C’est le règne de l’arbitraire, répond, en écho, Ahmed Irchène. Notre intime conviction est qu’ils ne veulent pas juger les assassins. » Deuil, impunité, sentiment d’injustice… Sept ans après, les Kabyles ont encore la mémoire à vif.

Sur le papier, la crise est pourtant réglée. Officiellement, elle est terminée depuis que les archs et le gouvernement, alors dirigé par Ahmed Ouyahia, ont signé, le 25 janvier 2005, un protocole d’accord aux termes duquel l’État s’engage à satisfaire toutes les revendications de la plate-forme d’El-Kseur, notamment celles portant sur l’officialisation de la langue tamazight, le jugement des auteurs des assassinats, l’indemnisation des familles et l’octroi du statut de martyr aux victimes de la répression. (3) Plus de trois ans après la signature de ce fameux accord, le bilan est maigre (…)"

 

[1] www.lematindz.net, 9 mai 2007 ; www.jeuneafrique.com, 4 mai 2008

[2] Voir la dépêche spéciale de MEMRI n° 1308 : "Algerian Berber Dissidents Promote Programs for Secularism and Democracy in Algeria," 6 octobre 2006, http://www.memri.org/bin/articles.cgi?Page=archives&Area=sd&ID=SP130806.

[3] Le terme 'martyr' (shahid) fait généralement référence, en Algérie, aux victimes de la guerre d'indépendance, ou à toute personne ayant perdu la vie dans l'action. Les familles des personnes officiellement reconnues comme "martyrs" reçoivent une aide gouvernementale.

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